Thème : Prospective 1ère publication: 24.01.2021 Dernière mise à jour: 08.11.2024
Le paradoxe de la reine rouge ou l'incessante compétition
La rivalité sans fin entre pays, expliquée par le paradoxe de la reine rouge
Définition
L’expression « paradoxe de la Reine Rouge » est tirée d’une conversation entre Alice et la Reine Rouge dans "De l’autre côté du miroir" de Lewis Carroll (la suite d’Alice au pays des merveilles). Dans cet échange, Alice constate qu’elle n’avance pas bien qu’elle court le plus vite possible : la Reine Rouge lui répond "Ici, vous voyez, il faut courir le plus vite possible pour rester au même endroit. Si vous voulez aller ailleurs, il vous faut courir encore deux fois plus vite !"
En premier lieu, il s'agit d'une hypothèse de biologie évolutive proposée par Leigh Van Valen en 1973, pouvant se résumer ainsi : "l'évolution permanente d'une espèce est nécessaire pour maintenir son aptitude face aux évolutions des espèces avec lesquelles elle coévolue".
Cette métaphore symbolise la course aux armements entre les espèces. Ainsi, si la sélection naturelle favorise les prédateurs les plus rapides, elle favorise aussi les proies les plus rapides, ce qui aurait pour résultat en régime stationnaire un rapport de forces inchangé entre les espèces.
Cette situation peut aussi être décrite comme une coévolution antagoniste à l'équilibre.
Le paradoxe de la Reine Rouge serait courant dans de nombreux domaines.
Dans l'exemple de 2 entités rivales (pays, entreprises, individus, espèces, etc) faisant des efforts considérables pour être plus compétitives, efficaces, pour atteindre leurs objectifs, et pour progresser sans cesse, les objectifs ne sont pas forcément mieux atteints… En effet, leur rival progresse tout aussi rapidement.
Bien qu'en constante progression, la situation de ces entités peut même se dégrader car elles s'épuisent à garder le rythme de la compétition avec l'autre.
Le paradoxe de la reine rouge pourrait aussi se nommer "le piège de la compétition".
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Cette étude de l'"effet reine rouge" (Red Queen Effect) s'applique aux entreprises, à leurs actions stratégiques pour rester compétitives et à leur performance.
L'étude suggère que les actions d'augmentation de la compétitivité d'une entreprise entraîne l'augmentation et l'accélération des actions de ses concurrents. Finalement, les performances de l'entreprise n'augmentent pas, voire se dégradent, puisque les concurrents progressent aussi, dans cet affrontement pour la compétitivité.
Le paradoxe de la reine rouge et l'enjeu de la distribution des ressources mondiales
Résoudre les défis majeurs actuels (perte de la stabilité climatique, effondrement de la biodiversité, épuisement des ressources...) nécessite une collaboration mondiale et une remise en question des partages des ressources terrestres. En effet, sans résoudre la question du partage des ressources, la rivalité entre pays, sur tous les plans (économique, financier, monétaire, militaire etc), continuera à être maximale. Laurent Mermet traite la question de la compétition économique et écologique, et les questions fondamentales du partage équitable des ressources, qui font selon lui objet d'un déni généralisé : ce qu'il appelle le « refoulement du distributif » (le déni du problème central de la distribution des ressources)
Vidéo d'un cours du master EEET de l'université Paris-Saclay, par Laurent Mermet, en 2018 :
La conférence analyse aussi en quoi le refoulement du distributif, où l'on raisonne comme si l'humanité était un acteur constitué et unitaire, et où l'on élude la question des gagnants et des perdants des crises et mutations, débouche sur d'importants points aveugles lorsqu'il s'agit de penser l'action collective face à l'urgence écologique.
Le débat qui s'ensuit avec (et entre) les étudiants donne à réfléchir, un mois avant le mouvement français des "gilets jaunes".
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"L'immobilité frénétique" de la société moderne
Piégée dans cette incessante compétition, notre société tend vers une accélération continuelle : le sociologue et philosophe Hartmut Rosa est connu pour avoir théorisé l’accélération comme moteur de nos sociétés modernes :
"Depuis le XVIIIe siècle, la conviction que demain serait meilleur qu’hier guidait chacun : nous allions vers plus de liberté, de savoir, de confort. La sensation d’aller de l’avant dérivait de trois facteurs, que sont la croissance économique, l’accélération technologique et l’innovation culturelle. C’est cette combinaison qui donne la caractéristique première de nos sociétés que j’appelle la « stabilisation dynamique », c’est-à-dire qu’elles sont vouées à accélérer pour maintenir leur équilibre. Nous devons nous développer, innover toujours plus vite pour rester exactement là où nous sommes, coincés dans ce que j’appelle une « immobilité frénétique ». A l’exception de notre société moderne, née au XVIIIe siècle, aucune civilisation n’a jamais vécu dans un tel schéma."
(source : Hartmut Rosa, penseur de l’accélération : « L’accélération conduit à un état d’agressivité, particulièrement sensible chez les individus des sociétés occidentales »)
L'hypothèse du "roi rouge" : les avantages de la coopération
L'hypothèse du roi rouge complète celle de la reine rouge : cet effet pousse les individus ou espèces à coopérer pour obtenir des bénéfices de long terme. Cette coopération s'inscrit néanmoins toujours dans un cadre global de compétition généralisée.
"L'effet Roi Rouge pousse les espèces à évolution plus lente à obtenir une proportion plus élevée d'avantages à long terme par rapport aux espèces concurrentes à évolution rapide."
Dans la nature, les contraintes environnementales, d'accès aux ressources, et d'autres paramètres peuvent pousser des espèces à basculer d'une situation à l'autre : par exemple de passer d'un état de compétition à un état de coopération.
Théorie des systèmes et "schismogenèse"
Terme inventé par l'anthropologiste Gregory Bateson, qui signifie littéralement « création de division ».
Il existerait une tendance entre groupe d'individus à se diviser, s'opposer, et serait amplifiée avec le temps par une "boucle de rétroaction positive" : plus le conflit grandit, plus une course à l'armement se produit, alimentant encore davantage conflit et course à l'armement.
Mary Catherine Bateson défend ici l'utilité de la Théorie des systèmes : c'est en connaissant et comprenant mieux ce risque de schismogenèse que nous pouvons, de notre propre décision, sortir de ces cercles vicieux : "Dans nos relations avec les autres nations, par exemple, nous sommes pris dans une schismogenèse – courses aux armements, compétitions, escalades de toutes sortes – sans que les gens soient conscients de ce qui se passe, sans qu'ils réfléchissent à ce qui doit être fait pour résoudre un problème"
Mary Catherine Bateson, extrait de "Comment être un penseur des systèmes", 2018 (source : edge.org)
Le concept de Gregory Bateson sur l'escalade des conflits a notamment été utilisé pour expliquer comment ceux-ci surgissent autour des ressources naturelles, y compris les conflits entre humains et prédateurs. Harrison et Loring comparent la schismogenèse à la tragédie des biens communs, affirmant qu’il s’agit d’un type similaire d’escalade des comportements, également causée par l’incapacité des institutions sociales à garantir l’équité.
Une division peut également être créée volontairement par un acteur extérieur : par exemple un pays utilisant la désinformation pour créer ou amplifier des clivages, divisions, conflits entre des populations ou nations. La rivalité peut motiver un pays à amplifier des conflits internes chez ses rivaux.
Et si mieux comprendre nos tendances aux conflits était vital pour les éviter, les atténuer, et favoriser la collaboration ?
Les rivalités actuelles pour l'accès aux ressources ne peuvent qu'être influencée de façon problématique par ces conflits, clivages, polarisations, qui malheureusement s'auto-entretiennent.
"Dans une perspective évolutionniste, les crises environnementales actuelles apparaissent comme les conséquences de l’évolution de notre espèce : celle-ci étant caractérisée par une compétition intergroupe qui s’est considérablement complexifiée et globalisée au 20e siècle. Cette dynamique compétitive aurait favorisé des groupes de plus en plus grands, pratiquant une surexploitation des ressources naturelles."
"Sortir de ces pièges liés aux technologies et à la croissance économiques ne sera pas aisé. D’après le biologiste Peter Corning, cela impliquerait une transition de nos sociétés vers une sorte de « superorganisme mondial » afin de briser la logique de compétition intergroupe et permettre l’émergence de processus d’auto-régulation en faveur d’une économie durable. Car toute initiative limitée au niveau national se solderait par une perte de compétitivité du ou des pays qui mettraient ces politiques en place.
Il est malheureusement évident que l’ordre international actuel, dominé par la compétitivité économique et les rapports de force militaires, rend cette transition irréaliste."